Accueil / Technologie / Fusion nucléaire : la France accélère sa course pour rivaliser avec les géants américains et chinois

Fusion nucléaire : la France accélère sa course pour rivaliser avec les géants américains et chinois

Alors que les projets internationaux tels qu’ITER, basé à Cadarache, accumulent retards et incertitudes, le paysage énergétique français pourrait être bouleversé d’ici la fin du siècle par l’avènement d’une énergie de rupture : la fusion nucléaire. Longtemps considérée comme un graal technologique, cette source d’énergie propre et abondante suscite désormais un intérêt économique croissant à l’échelle mondiale. En France, la stratégie s’appuie sur l’agilité de nouveaux acteurs privés et les avancées du laser, ambitionnant de faire du pays un leader d’un secteur en pleine effervescence.

La start-up GenF, spin-off de Thales, incarne cette nouvelle dynamique. Son président, Yann Gérard, se veut optimiste : « L’horizon de la fusion se rapproche plus vite qu’on ne l’imagine. » En combinant le deutérium et le tritium, bien plus accessibles que l’uranium, la fusion promet de produire une énergie massive, sans risque d’emballement du cœur des réacteurs ni déchets radioactifs à vie longue – autant d’arguments susceptibles d’apaiser les préoccupations environnementales et de répondre à l’envolée de la demande, notamment portée par les nouveaux usages numériques et l’intelligence artificielle.

Cet engouement ne se limite pas à la France : près de 80 start-up à travers le monde ont déjà levé environ 17 milliards de dollars, selon des chiffres récents, avec des objectifs de raccordement au réseau électrique pour la majorité d’entre elles d’ici 2039. Derrière cet enthousiasme, un constat s’impose : la fusion nucléaire est devenue un marché, et non plus une simple promesse technologique. L’enjeu est d’autant plus crucial que la compétition s’intensifie, les États-Unis et la Chine voyant dans cette technologie un possible levier stratégique de domination énergétique, sur fond de tensions géopolitiques et de recherche d’indépendance face à la volatilité des marchés de l’énergie.

Les avancées françaises reposent notamment sur la voie de la fusion inertielle, qui utilise des lasers ultra-puissants pour provoquer la réaction nucléaire. Ce procédé, récemment validé par le laboratoire californien de Livermore, ouvre de nouveaux horizons, puisque la France dispose, à Bordeaux, du Laser Mégajoule, un équipement de pointe rare à l’échelle internationale. « Dans la course à la fusion inertielle, l’accès au tir est primordial. Grâce à notre partenariat avec le CEA, nous sommes les seuls en Europe à pouvoir tirer dès 2027 avec un laser aussi puissant », souligne Yann Gérard. Un atout décisif qui permet à la France de poursuivre le développement de prototypes à un rythme accéléré, sans avoir à supporter la lourdeur des consortiums multinationaux.

La feuille de route dévoilée par GenF est ambitieuse : une démonstration technique majeure est attendue en 2029, puis une connexion au réseau français autour de 2050. Cette trajectoire souligne l’importance de l’écosystème industriel local et la capacité à mobiliser efficacement compétences, recherche et financements privés. Pourtant, les obstacles économiques demeurent, et pèsent sur la viabilité de la filière. Aujourd’hui, moins de 5 % des capitaux privés investis dans la fusion sont européens, loin derrière les montants levés aux États-Unis ou en Chine. Seule une mobilisation renforcée d’investisseurs et une politique de partenariats public-privé permettront à la France et à l’Europe de peser face à la puissance de feu américaine et chinoise, selon les acteurs du secteur.

Reste la question centrale de la compétitivité : comment produire une électricité issue de la fusion à un prix inférieur à 100 dollars le mégawattheure ? Le pari est audacieux, car il suppose des avancées drastiques dans la réduction du coût de production des combustibles et des lasers, alors que la construction d’un équipement comme le Laser Mégajoule a nécessité plusieurs décennies et des investissements colossaux. S’ajoutent à cela les choix de politique énergétique nationale, avec certains pays susceptibles de privilégier les sources renouvelables ou les petits réacteurs modulaires pour les usages décentralisés.

Dans ce contexte d’incertitude, la diversification énergétique et patrimoniale apparaît essentielle. Les grandes transitions technologiques comportent toujours leur lot de risques et d’opportunités, incitant épargnants et investisseurs à questionner la concentration de leurs actifs face à des enjeux industriels majeurs. L’histoire récente montre d’ailleurs l’intérêt croissant pour les actifs tangibles dans un climat marqué par l’inflation, la volatilité des marchés financiers et les mutations systémiques. Reste à savoir si la fusion, à terme, remplacera la fission pour s’imposer au sein du mix énergétique mondial, ou si elle viendra simplement compléter un arsenal technologique déjà en mutation, entre EPR, SMR et renouvelables.

Favorisée par une base industrielle solide, la France dispose aujourd’hui d’atouts déterminants dans la course à la fusion nucléaire. À mesure que la technologie se rapproche d’une maturité industrielle, les prochains jalons dépendront autant de l’innovation scientifique que des arbitrages financiers et stratégiques des décennies à venir.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *