La course technologique entre les États-Unis et la Chine s’intensifie sur le terrain de l’informatique quantique, un domaine désormais érigé en enjeu de souveraineté et de sécurité nationale. Si ce champ de recherche était, il y a encore peu, réservé aux laboratoires universitaires, il s’est transformé en champ de bataille où les grandes puissances rivalisent d’ingéniosité, avec des conséquences potentielles majeures sur l’espionnage, la cryptographie et les marchés financiers mondiaux.
Les méthodes classiques de chiffrement, aujourd’hui pilier de la protection des données sur l’ensemble de la planète, sont en passe d’être reléguées dans la catégorie des technologies obsolètes. À l’heure actuelle, décrypter certains messages cryptés exigerait des milliards d’années de calcul pour un ordinateur traditionnel. Cette sécurité pourrait voler en éclats avec l’avènement de l’ordinateur quantique. En effet, les puissants algorithmes quantiques pourraient rendre possible le déchiffrement de ces données en seulement quelques heures. D’ores et déjà, la méthode baptisée « Harvest now, decrypt later » — collecter aujourd’hui, décoder demain — est activement mise en œuvre, tant par les services américains que chinois, chacun accumulant de vastes quantités d’informations chiffrées en prévision de l’explosion à venir des capacités de calcul.
Face à cette menace, deux approches complémentaires émergent pour contrer le risque du « quantique offensif ». Les acteurs américains misent sur le développement de la cryptographie post-quantique : une génération d’algorithmes conçus pour résister même aux assauts d’ordinateurs quantiques. Washington a choisi d’adopter une stratégie de transparence, publiant ses protocoles et laissant la communauté scientifique mondiale éprouver leur robustesse. Cette ouverture, selon des experts tels qu’Olivier Tonneau, permet de détecter plus rapidement les failles potentielles, un enjeu crucial dans la course à la sécurisation.
En parallèle, la Chine se distingue sur le secteur émergent des réseaux de communication quantique. Exploitant les propriétés intrinsèques de la physique quantique — telle l’altération d’un photon lors de toute tentative d’interception — Pékin développe des infrastructures déjà opérationnelles, au service d’une protection renforcée contre les intrusions. Avec près de 39 % des publications mondiales sur le sujet, contre 12 % pour les États-Unis, la puissance asiatique se taille la part du lion en matière de recherche. Elle a notamment déployé un réseau de communication quantique de 12 000 kilomètres mêlant fibre optique, satellites et stations au sol, un dispositif unique à l’échelle internationale.
Les États-Unis, cependant, demeurent leaders sur le calcul quantique lui-même, fondement même de la révolution à venir dans des secteurs clés. Google, IBM et Microsoft se disputent le leadership, portés par un écosystème dynamique de start-up abondamment soutenues par le capital-risque — 4,9 milliards de dollars levés par les jeunes pousses américaines contre moins de 400 millions pour leurs homologues chinoises entre 2012 et 2024. Cette avance, toutefois, reste fragile ; aux dires du Prix Nobel de physique John Martinis, l’écart entre les deux géants se réduit dangereusement.
Au-delà du champ sécuritaire, le calcul quantique promet de bouleverser l’industrie des matériaux, la recherche pharmaceutique — facilitant la modélisation de nouvelles molécules — mais aussi les marchés financiers. Les simulations complexes, telles que les modèles probabilistes de Monte-Carlo, deviendront plus rapides et plus précises, offrant de nouveaux outils pour l’optimisation des portefeuilles, la gestion des risques, ou la valorisation de produits dérivés. Cette perspective ne manquera pas d’alimenter la réflexion des gestionnaires d’actifs sur la diversification patrimoniale et la protection de l’épargne face à un environnement toujours plus technologique et incertain. Alors que l’inflation et la volatilité des marchés mettent sous tension les stratégies d’investissement classiques, la montée en puissance des technologies quantiques incite à repenser la matérialisation et la sécurisation des actifs.
La course au quantique rebat ainsi les cartes de la puissance économique et stratégique à l’échelle mondiale, tout en questionnant, pour les institutions et les investisseurs, les fondements même de la confiance dans la transmission et la protection de la valeur à long terme.










