Alors que les marchés mondiaux scrutent avec inquiétude la situation géopolitique au Moyen-Orient, les projecteurs se détournent du traditionnel pétrole pour s’attarder sur un produit plus discret mais tout aussi stratégique : le soufre. La récente flambée de ses prix, consécutive aux perturbations survenues dans la région du Golfe et aux incertitudes sur les flux maritimes via le détroit d’Ormuz, révèle une vulnérabilité structurelle au sein des chaînes industrielles et agroalimentaires mondiales.
Lors du sommet annuel du Financial Times sur les matières premières fin avril à Lausanne, le prix du brut n’a pas été la seule source de spéculations pour les géants du négoce international. Le soufre, dont la région du Moyen-Orient représente près de la moitié du commerce maritime, s’est imposé dans les discussions. Ce sous-produit du raffinage est devenu un enjeu central du fait de son rôle clé dans la fabrication de l’acide sulfurique, indispensable à une multitude d’industries. Or, l’acheminement de cette matière première et la stabilité des sites de production locaux sont aujourd’hui menacés par la montée des tensions géopolitiques.
Lié à la santé du secteur de l’énergie, le soufre façonne aussi le destin de filières entières : l’acide sulfurique qu’il permet de produire intervient à plus de 60 % dans la fabrication d’engrais phosphatés, à 30 % dans l’extraction de métaux comme le cuivre et le nickel, et joue un rôle croissant dans l’électronique et les batteries. La hausse spectaculaire du prix du soufre (plus de 280 dollars la tonne fin avril, contre 120 dollars deux mois auparavant selon S&P Platts) a ainsi des répercussions en cascade sur l’inflation des coûts industriels et, à terme, sur les consommateurs.
Ce choc s’explique d’autant plus que la Chine, acteur majeur de l’export d’acide sulfurique, prévoit de limiter ses ventes à l’international afin de sécuriser ses propres réserves, étirant un marché déjà tendu. Le mouvement haussier n’a pas attendu l’éclatement du conflit : selon le cabinet londonien CRU, les prix étaient orientés à la hausse depuis la fin de 2023, conséquence directe de la réindustrialisation mondiale, des efforts d’électrification des économies et des tensions sur les métaux stratégiques. « Le monde se réarme, s’électrifie et se réindustrialise en même temps, puisant dans la même base de métaux. L’acide sulfurique se trouve au cœur de ce nœud », analyse Siavosh Arasteh, directeur senior chez Kpler.
La dépendance de certaines économies à l’acide sulfurique expose des chaînons critiques de la production minière. La République démocratique du Congo, deuxième producteur mondial de cuivre, était jusqu’ici largement tributaire du soufre importé du Moyen-Orient. Depuis peu, elle s’approvisionne auprès de fournisseurs américains afin de pallier le manque, tandis qu’en Indonésie, qui domine la production de nickel, la dépendance au soufre moyen-oriental frôle 75 %. La récente envolée du prix du nickel, au plus haut niveau depuis près de deux ans, témoigne de la nervosité des marchés industriels.
Le secteur minier tente de diversifier ses sources et d’innover pour optimiser la résilience de sa chaîne d’approvisionnement. Certains, à l’image de la société Ivanhoe Mines au Congo, produisent leur propre acide sulfurique sur site, réduisant ainsi leur exposition aux chocs exogènes. D’autres misent sur les solutions de recyclage, tels les procédés développés par Travertine aux États-Unis qui attirent aujourd’hui l’attention d’un nombre croissant d’industriels.
La pression ne s’arrête pas au secteur des métaux. Pour l’industrie des fertilisants – premier utilisateur d’acide sulfurique –, la situation devient critique. Le Maroc, numéro un mondial des engrais phosphatés, a vu son mastodonte OCP contraint de réduire la production. Une véritable lutte des prix s’est engagée entre industriels des métaux et fabricants d’engrais, les premiers disposant de marges leur permettant d’absorber la flambée actuelle, reléguant de facto certains acteurs hors du marché. Pour les agro-industriels, l’enjeu est majeur : l’acide sulfurique, associé à d’autres intrants comme l’urée, reste vital à la rentabilité de la production agricole mondiale. La hausse persistante de ses prix alimente les coûts de production et laisse redouter des répercussions durables sur les prix des denrées alimentaires, avec un décalage de plusieurs saisons.
Au-delà de la seule dynamique entre offre et demande, cette crise met en lumière l’importance de la diversification des chaînes d’approvisionnement des matières premières, rappelant la nécessité de penser les portefeuilles – qu’il s’agisse de patrimoine financier ou d’actifs industriels – dans une logique de résilience et d’ancrage à des actifs tangibles. La dépendance à des flux concentrés expose, dans un contexte de taux d’intérêt volatiles et d’incertitudes géopolitiques, non seulement les industriels, mais aussi l’ensemble des agents économiques à une recrudescence des risques structurels. Dans un monde confronté à la montée des incertitudes économiques et monétaires, la maîtrise de la chaîne d’approvisionnement des ressources matérielles stratégiques s’impose comme la nouvelle frontière de la sécurité économique.










