Les stablecoins, ces cryptomonnaies adossées à des monnaies fiduciaires comme le dollar ou l’euro, prennent une place croissante dans les discussions sur l’infrastructure financière de demain en Europe. Pour Matthias Voelkel, CEO du groupe Boerse Stuttgart, ils s’imposent même comme un enjeu central de souveraineté économique et stratégique, alors que le marché demeure largement dominé par les acteurs et les monnaies américains.
Après avoir bâti une solide expérience dans le conseil chez McKinsey, Matthias Voelkel dirige, depuis quatre ans, la deuxième plus grande bourse d’Allemagne. Sous sa houlette, Boerse Stuttgart a développé une plateforme européenne dédiée à l’échange de cryptomonnaies, visant à répondre à la demande croissante des investisseurs pour cette classe d’actifs émergente. Selon une récente étude menée par la place boursière, un Français sur trois envisagerait d’investir dans le Bitcoin ou d’autres crypto-actifs dans les années qui viennent, signe d’une démocratisation progressive, bien que la confiance envers les plateformes spécialisées demeure fragile depuis les scandales comme celui de FTX.
À l’heure où la fragmentation des marchés européens pénalise l’efficacité du règlement des transactions, la blockchain s’impose comme une promesse technologique susceptible d’harmoniser et de digitaliser durablement les marchés de capitaux. Pour Voelkel, cette transition représente une évolution aussi déterminante que la dématérialisation du trading observée ces dernières décennies. Or, la question de la monnaie numérique sous-jacente à l’infrastructure pose un défi de taille : aujourd’hui, près de 99% des stablecoins en circulation sont indexés sur le dollar américain, renforçant la dépendance de l’Europe à la monnaie et aux politiques monétaires américaines.
Sur le plan institutionnel, le choix du support monétaire apparaît hautement stratégique. Les États-Unis, avec le « Genius Act », ont déjà fixé un cadre réglementaire favorable à l’innovation dans le secteur des stablecoins. Leur vision est claire : demain, c’est l’infrastructure financière numérique qui primera, et elle sera portée par les stablecoins. Cette domination du dollar sur les marchés numériques soulève la question de la « redollarisation » de l’économie européenne, au moment où les émetteurs de stablecoins tels que Tether et Circle figurent parmi les principaux acheteurs de la dette souveraine américaine, dépassant parfois de grands pays européens.
Face à ce déséquilibre, la création de stablecoins en euros devient pour l’Europe une nécessité, non seulement pour préserver son autonomie financière, mais aussi pour éviter de confier ses infrastructures critiques à des groupes étrangers. Des initiatives locales, portées notamment par des consortiums bancaires européens et la filiale Forge de Société Générale, émergent, mais l’écart à combler reste conséquent. Cette situation souligne la nécessité pour l’écosystème européen d’accélérer le développement d’actifs numériques libellés en euros pour ne pas se laisser distancer par des géants non européens.
L’essor des cryptomonnaies incite également les investisseurs à réévaluer leur stratégie de diversification patrimoniale, dans un contexte où les taux d’intérêt et l’inflation érodent la valeur de l’épargne traditionnelle. Qu’il s’agisse d’actions, d’immobilier, d’or ou désormais de crypto-actifs, la recherche de rendement et de protection contre l’inflation encourage une approche multi-actifs. Le Bitcoin, souvent qualifié d’« or numérique », séduit progressivement des particuliers et des investisseurs institutionnels, même si la volatilité reste marquée et la confiance encore en construction autour de ces nouvelles solutions d’investissement.
Pour les banques, l’enjeu est double : répondre à la demande croissante de leur clientèle tout en maîtrisant les risques associés à cette classe d’actifs encore jeune. Plusieurs établissements, notamment en France, hésitent face aux questions de sécurité et de stabilité réglementaire, alors même que près d’un Français sur trois se dit prêt à changer de banque pour accéder aux crypto-actifs. Pour Voelkel, la réponse des banques doit consister à offrir un accès sûr et encadré à ces marchés, afin de ne pas voir les clients se tourner vers des alternatives moins régulées.
Reste l’enjeu de la régulation. Le règlement MiCA (Markets in Crypto Assets) marque une avancée majeure pour harmoniser le cadre réglementaire en Europe, même si Matthias Voelkel met en garde contre les excès de la bureaucratie susceptible de freiner l’innovation. Un équilibre sera nécessaire pour encourager le développement d’acteurs européens crédibles, qu’il s’agisse de tokens adossés à des actifs tangibles ou de stablecoins euro, et ainsi éviter que l’Europe ne devienne simple consommatrice de technologies et de monnaies conçues ailleurs.
Au-delà de l’innovation technologique, l’essor des stablecoins et des crypto-actifs pose une question de fond sur la matérialisation de l’épargne et l’indépendance stratégique de l’Europe. Alors que de nombreux ménages cherchent à diversifier leurs portefeuilles face à l’incertitude économique, l’émergence d’actifs numériques – en complément des placements traditionnels comme l’or, l’immobilier ou les métaux précieux – redéfinit les contours de la protection du patrimoine et de la souveraineté monétaire de demain.










