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Stéphane Mallat, médaille d’or du CNRS : « Les mathématiques, socle stratégique à l’heure de l’IA »

La médaille d’or du CNRS décernée en 2025 à Stéphane Mallat consacre l’un des pionniers mondiaux de l’intelligence artificielle et du traitement du signal. À l’heure où l’IA révolutionne la recherche et l’économie mondiale, cet éminent professeur du Collège de France s’attache à faire évoluer la perception et l’apprentissage des mathématiques, discipline jugée essentielle à la compétitivité technologique mais en crise en France.

Polytechnicien, ancien président du département de mathématiques appliquées de l’X et membre de l’ENS-PSL, Stéphane Mallat observe que l’histoire de l’IA, des réseaux de neurones aux modèles génératifs, est indissociable d’une exploration profonde des mathématiques appliquées. Selon lui, la capacité des humains et des machines à simplifier, modéliser et « appréhender le monde » découle d’opérations mathématiques similaires, telles que la transformation en ondelette, cruciale dans le traitement des signaux et l’analyse d’images.

Mallat insiste sur le caractère toujours émergent de l’IA moderne : « Le plateau, pour l’instant, on ne l’a pas vu », souligne-t-il, alors que l’utilisation des grands modèles de langage explose dans l’enseignement, la recherche ou l’industrie. La rapidité de diffusion de ces outils, y compris au sein de la recherche mathématique elle-même, témoigne selon lui du potentiel disruptif de ces technologies, qui travaillent avant tout sur la manipulation de probabilités, un sujet central de la physique statistique et des modèles économiques contemporains.

La question du « world model », cette tentative de Yann Le Cun et d’autres géants du secteur d’intégrer une forme de causalité à l’IA, est selon Mallat à la fois prometteuse et complexe. Il rappelle que l’intuition précède souvent la logique formelle : « Avant la logique, il y a l’intuition », reprend-il, soulignant que l’enjeu est d’ancrer l’abstraction mathématique dans des problématiques concrètes – un défi qui fait écho à l’évolution des modes d’apprentissage dans un contexte de bouleversement technologique.

Sur le terrain éducatif, la dégradation du niveau en mathématiques en France est désormais manifeste, confirme Mallat. Les enquêtes PISA et TIMSS montrent que l’Hexagone glisse vers le bas du classement européen et de l’OCDE, mettant en péril sa capacité à maintenir un vivier de talents indispensables à l’innovation industrielle ou financière. L’enjeu est aigu dans un pays dont la compétitivité repose historiquement sur la formation d’ingénieurs et de chercheurs de haut niveau — un levier qui fut crucial lors des reconstructions économiques et industrielles d’après-guerre.

Pour répondre à cette crise, Mallat a lancé MathAData, une initiative qui reconnecte les mathématiques à la réalité vécue des lycéens par des exercices ancrés dans des cas d’usage issus de l’intelligence artificielle (analyse d’images médicales, traitement de texte littéraire, etc.). En trois ans, plus de 2 000 lycéens et 350 enseignants ont bénéficié du programme, qui vise à rompre avec l’idée fausse d’une discipline réservée à une élite ou coupée des enjeux du monde contemporain.

La dynamique de revalorisation de l’enseignement scientifique, déjà observée en Chine ou dans des pays comme l’Angleterre ou le Portugal, est selon le chercheur une condition sine qua non pour répondre aux besoins du marché du travail dans les secteurs à forte intensité technologique. Il met en garde contre l’effet d’entonnoir du système d’excellence français et défend la nécessité d’élargir la base, attirant ainsi la diversité potentielle de futurs talents.

En parallèle, l’essor de l’IA pose la question de la matérialisation de l’apprentissage : si les IA permettent un tutorat personnalisé, Mallat rappelle qu’aucun système, aussi sophistiqué soit-il, ne saurait remplacer le rôle du lien humain dans la transmission du sens et de l’envie d’apprendre. L’importance du calcul mental et de l’autonomie cognitive reste selon lui un gage de résilience à l’heure où la technologie bouleverse les schémas classiques de formation et, par extension, de création de valeur — une réflexion qui ne manque pas d’écho dans l’analyse patrimoniale ou les stratégies de diversification face à un environnement économique incertain.

Cet enjeu de compétence et d’innovation devient d’autant plus stratégique à l’heure où la France – à l’instar de ses partenaires européens – doit composer avec une concurrence mondiale féroce aussi bien sur les marchés de la tech que sur le terrain des savoirs fondamentaux. Pour Mallat, le pilotage attentif des politiques publiques en faveur de l’éducation et la capacité à « réveiller l’intérêt pour l’abstraction » sont porteurs de leviers économiques et industriels structurants, dans une phase de transition que ni la finance ni l’industrie ne peuvent ignorer.

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