Face à la montée fulgurante de l’intelligence artificielle (IA), enseignants, étudiants et acteurs économiques s’interrogent sur la transformation radicale de l’apprentissage et du monde du travail. Le colloque organisé par L’Express au théâtre Marigny a rassemblé le 23 mars un public éclectique, souvent confronté à la nécessité de réinventer ses compétences dans un environnement marqué par la digitalisation accélérée et la nécessité d’une adaptation permanente.
Dès l’ouverture de l’événement, Eric Chol, directeur de la rédaction de L’Express, a rappelé la mission essentielle des enseignants, présentée comme « une forme de jardinage des intelligences humaines » selon Victor Hugo. Ce rôle semble d’autant plus crucial à mesure que la révolution de l’IA, bien au-delà de la sphère technologique, bouscule nos modèles éducatifs, économiques et sociaux.
La confrontation d’expériences entre Eloïc Peyrache, directeur général d’HEC Paris, et Francesco Billari, recteur de l’université Bocconi à Milan, illustre la montée des doubles diplômes mêlant sciences des données et sciences sociales. Pour ces responsables, la capacité à interroger l’IA, à comprendre ses biais, devient plus stratégique que la simple maîtrise d’outils numériques. Les campus investissent massivement dans la vie collective et l’acquisition de compétences humaines et relationnelles, antidote à la tentation de « l’atrophie cognitive » induite par l’automatisation.
Dans le monde de l’entreprise, l’IA est souvent synonyme d’efficacité, mais la question cruciale demeure : jusqu’où peut-on déléguer la décision à la machine ? Le professeur de stratégie Olivier Sibony rappelle que certaines tâches, comme la justice, exigent le respect de procédures et d’usages humains irremplaçables. Produire, trancher, décider : pour nombre d’experts, la valeur réside autant dans le cheminement que dans le résultat, ce qui traduit un rapport aux compétences bien plus nuancé que la simple substitution homme-machine.
Le secteur de l’Edtech, porté par des start-up innovantes, promet une révolution aussi rapide que lors de l’avènement d’internet. La démocratisation d’outils comme ChatGPT – qui a conquis 100 millions d’utilisateurs en seulement deux mois – fait émerger des « exosquelettes de l’apprentissage » qui amplifient, plus qu’ils ne remplacent, la transmission du savoir. De nouvelles formes de pédagogie apparaissent, connectant l’élève à des chatbots et tuteurs virtuels, sans pour autant éliminer la valeur unique de l’interaction humaine avec l’enseignant.
Le marché du travail ressent déjà les premières secousses de cette mutation. Selon Claire Lebarz, responsable data chez Malt, l’évolution de la demande en compétences s’est intensifiée ces douze derniers mois, entraînant une transformation qualitative de certains métiers : moins de tâches répétitives, davantage de missions impliquant analyse, stratégie et créativité. Pour les jeunes diplômés, la concurrence s’annonce féroce ; pour les salariés expérimentés, la vague technologique pourrait se traduire par des gains de productivité, à la condition d’investir ce temps gagné dans la qualité et l’innovation plutôt que dans la simple réduction des coûts.
Tous les secteurs n’abordent cependant pas l’IA de la même manière. Le droit, par exemple, doit concilier pression concurrentielle et éthique de la décision. Les cabinets se dotent massivement d’outils d’IA afin de rester compétitifs, mais la complexité et la responsabilité exigent toujours une présence humaine forte.
Certaines leçons internationales invitent à la prudence. Après avoir testé l’introduction massive de l’IA à l’école, la Corée du Sud est revenue en arrière, confrontée à une baisse manifeste du niveau d’apprentissage. Plus généralement, des ajustements constants s’opèrent : la Finlande met l’accent sur l’enseignement civique via l’IA, la Chine l’oriente vers une meilleure employabilité. La France, quant à elle, débat encore du rôle réel de l’université à l’ère numérique, certains experts jugent le système actuel obsolète face aux exigences nouvelles du marché.
Face à l’automatisation, certains métiers semblent préservés, voire valorisés. Les secteurs de l’agriculture, du paysagisme ou de la restauration pourraient tirer leur épingle du jeu, alors que la montée des intelligences artificielles redonne un coup de projecteur aux savoir-faire artisanaux et à l’intelligence de la main. Cette revalorisation des actifs tangibles et des compétences manuelles n’est pas sans rappeler l’importance, dans un contexte économique incertain, de la diversification patrimoniale—une tendance déjà observée dans la gestion de l’épargne et la recherche de protection contre la volatilité des marchés financiers.
Finalement, l’enseignement comme l’économie semblent converger vers un constat : si l’IA redéfinit le paysage de l’emploi et de l’éducation, elle ne saurait se substituer entièrement à l’humain. Le déploiement de ces technologies impose de repenser la formation tout au long de la vie, d’enrichir le capital humain et de multiplier les ressources cognitives et matérielles—qu’elles relèvent du savoir, de l’expérience ou des actifs tangibles.
La journée s’est conclue sur la remise de prix consacrant l’innovation et la pédagogie, témoignant d’un secteur en pleine effervescence, mais résolument convaincu de la complémentarité entre l’intelligence humaine et artificielle dans la construction du futur.










