La nouvelle flambée des prix de l’énergie, alimentée par la guerre en Iran, place l’Europe et la France face à d’importants défis économiques. Pour Antoine Lévy, économiste à Berkeley, si l’émotion suscitée rappelle les chocs pétroliers des années 1970, la nature de la crise actuelle et ses impacts structurels différent largement. La tentation interventionniste des gouvernements doit, selon lui, être contenue afin de ne pas fragiliser davantage les équilibres macroéconomiques.
Exposée à la volatilité des marchés de l’énergie et à la fragilité de ses chaînes d’approvisionnement, l’Europe affiche une sensible vulnérabilité. Déjà, la fermeture du détroit d’Ormuz menace les flux de LNG, d’hélium ou de composants électroniques, avec un risque d’effet domino sur le tissu manufacturier, comme en 2020 lors des premières vagues de Covid. La France, relative exception grâce au poids du nucléaire dans son mix énergétique, reste toutefois concernée par les tensions sur les prix de l’énergie et la potentielle rupture d’approvisionnements vitaux pour son industrie.
Depuis l’invasion de l’Ukraine, les gouvernements européens ont pris la mesure de leur dépendance énergétique, impulsant une accélération sur le nucléaire ou l’électromobilité. Mais la transition énergétique demeure lente, retardant l’impact positif des investissements engagés. Sur le plan énergétique comme industriel, la zone euro ne peut pas espérer amortir promptement un choc géopolitique majeur sans repenser sa capacité de réaction.
Or, la France aborde ce contexte sous de mauvais auspices budgétaires. Forte d’une dette publique dépassant 115% du PIB, l’Hexagone entre dans la tourmente énergétique sans marges de manœuvre significatives. Faute d’avoir restauré ses comptes publics entre deux crises, l’État se voit contraint à la rigueur au moment où la croissance marque le pas. L’évolution défavorable des taux d’intérêt, symptôme d’une défiance croissante des investisseurs, rappelle les limites structurelles du modèle français face à la matérialisation des risques macroéconomiques.
Face aux tensions sur les carburants à la pompe, le débat ressurgit entre intervention et laisser-faire. Or, pour Antoine Lévy, ni les mesures coercitives ni une baisse ciblée des taxes ne représentent une solution durable : soutenir artificiellement la consommation ne ferait qu’enraciner les déséquilibres. Laisser le marché réguler la demande permet d’orienter les comportements – sobriété énergétique, mobilité partagée – sans alourdir inutilement la facture publique ou entretenir l’inflation.
Les leçons du passé invitent à éviter de transformer des chocs temporaires en motifs de réorganisation profonde de l’économie. Ni la pandémie, ni le conflit ukrainien, ni la guerre en Iran n’illustrent des ruptures structurelles comparables à celles qui justifieraient un changement de modèle global. Durant la pandémie, l’innovation privée et la mondialisation – tant sur les vaccins que pour le financement – ont prouvé leur efficacité face aux discours prônant le repli sur soi.
L’analogie avec les chocs pétroliers des années 1970 ne résiste pas à l’analyse. Aujourd’hui, la dépendance aux hydrocarbures a diminué et le contexte monétaire diffère radicalement : l’inflation, si elle a resurgi ces dernières années, résulte largement des réponses fiscales à la pandémie plus que d’une faille profonde dans les politiques monétaires. Le niveau d’endettement reste préoccupant, certes, mais la structure des économies occidentales a évolué, intégrant davantage d’actifs immatériels et d’innovations technologiques.
Dans un environnement où les incertitudes géopolitiques pourraient croître avec un risque de crise autour de Taïwan, la question de la résilience de l’épargne et de la diversification patrimoniale revient au premier plan. Alors que les obligations souveraines des pays occidentaux ne sont plus perçues comme totalement sans risque, la recherche de valeurs refuges s’accélère sur les marchés financiers. Les investisseurs, institutionnels comme particuliers, manifestent un intérêt renouvelé pour les actifs tangibles : or, immobilier, pièces de collection ou encore vins et montres rares. Cette quête traduit la volonté de matérialiser l’épargne et de se prémunir contre les cycles d’instabilité.
Pour que la France puisse affronter sereinement ces turbulences, un réexamen de la dépense publique et des priorités économiques est inévitable : arbitrer entre dépenses sociales et investissement productif, réallouer les ressources vers la défense et l’innovation technologique, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. Enfin, la capacité à adapter rapidement la force de travail deviendra centrale dans la résilience économique, loin des seuls effets d’annonce de la « guerre économique ».
Dans une ère de cycles de crise plus rapprochés, la protection de l’épargne et la robustesse du système financier à l’échelle européenne passent inévitablement par une diversification raisonnée et l’acceptation de nouvelles formes d’incertitude.










