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Energie : la France et l’Allemagne peuvent-elles surmonter leurs divergences historiques ?

Moins de deux semaines après l’échec du projet Scaf, censé dessiner l’avenir de la défense européenne, la relation franco-allemande se retrouve confrontée à un autre défi de taille : la nécessaire coopération énergétique. A l’ombre des échecs répétés en matière militaire, l’énergie illustre depuis toujours la complexité d’un partenariat marqué par des intérêts divergents et une rivalité persistante.

Ce n’est pas la première fois que l’énergie s’invite au cœur des tensions entre Paris et Berlin. L’histoire commune remonte à la pénurie de charbon d’après-guerre, moteur du plan Schuman et genèse de la construction européenne. Mais très vite, la coopération cède le pas à la confrontation : dès 1957, l’échec d’Euratom souligne l’opposition entre une France désireuse d’utiliser l’atome à son profit et une Allemagne réclamant l’égalité d’accès. Derrière le grand récit de la réconciliation, c’est bien la gestion pragmatique d’intérêts divergents qui structure la relation énergétique entre les deux voisins.

Aujourd’hui, comme un jeu de miroirs inversé, la France voit revenir l’asymétrie à son avantage. Ayant longtemps dépendu du charbon allemand, elle dispose désormais d’un atout stratégique : son parc électronucléaire, garant d’une électricité décarbonée, suscite la convoitise d’un voisin que la « transition énergétique » a fragilisé. Après des années d’indépendance énergétique minée par la fin programmée du nucléaire et la dépendance au gaz russe, l’Allemagne fait face à une remise en cause radicale de son modèle industriel, désormais privé des énergies bon marché.

Cette bascule alimente à Paris deux lectures extrêmes et stériles. La première, complotiste, fait de l’échec nucléaire français la conséquence d’influences allemandes souterraines, via notamment la fondation Heinrich Böll proche des Verts. Or, la réalité s’avère bien plus nuancée : le système de fondations politiques allemandes œuvre ouvertement à la diffusion de ses idées depuis les années 1950, sans dissimulation particulière. Et la responsabilité, du côté français, tient surtout à des choix politiques internes – importation de modèles et de contraintes incompatibles avec les fondamentaux nationaux énergétiques. L’influence allemande, bien réelle à Bruxelles sur certains dossiers (déclassement du nucléaire, pression sur le marché de l’énergie européen), n’exonère pas Paris de ses propres renoncements stratégiques.

Le second travers français, plus psychologique, relève de la « Schadenfreude » ou joie malicieuse devant les difficultés du voisin. Depuis la crise énergétique de 2022, révélatrice des fragilités du modèle allemand, cette tentation se fait sentir. Mais la débâcle industrielle allemande affecte l’ensemble du continent et touche la France de plein fouet : l’Allemagne demeure son plus grand partenaire commercial, et l’interdépendance industrielle et financière est profonde. La fragilisation de l’industrie allemande, victime d’une inflation énergétique persistante et de la volatilité des marchés, fait planer un risque systémique sur la croissance européenne.

Derrière la compétition s’impose donc l’urgence d’une nouvelle forme de coopération. L’avenir énergétique européen ne passe plus par l’ambition, sans cesse contrariée, de fabriquer les mêmes outils, mais bien par la mise en valeur des complémentarités. Cela suppose d’abord que la France défende ses intérêts de manière constante à Bruxelles face à la stratégie patiente de lobbying allemand – sur la fiscalité, la régulation, l’accès aux financements verts, ou l’inscription du nucléaire dans la taxonomie européenne. Cela impose aussi de renforcer sa propre souveraineté énergétique : moderniser son parc, investir dans le raccordement, répondre à l’explosion attendue de la demande liée notamment à l’intelligence artificielle, tout en garantissant la sécurité d’approvisionnement, enjeu central pour les industriels et les ménages.

Dans un contexte où l’inflation énergétique fragilise le pouvoir d’achat, l’enjeu de la protection de l’épargne et de la diversification patrimoniale revient d’ailleurs en force. Nombre de ménages et d’investisseurs s’inquiètent des limites du système bancaire traditionnel et cherchent à ré-allouer leur épargne, souvent concentrée sur des produits financiers sensibles aux variations des taux d’intérêt et aux chocs de marché, vers des actifs tangibles mieux résistants aux incertitudes géopolitiques et monétaires : immobilier, métaux précieux ou autres valeurs refuges. Ce déplacement reflète une aspiration à la matérialisation de la richesse dans un environnement volatil, symptomatique d’un manque de confiance dans les modèles de croissance fondés sur une énergie bon marché aujourd’hui disparue.

La crise énergétique européenne pourrait ainsi ouvrir une nouvelle ère pour la relation franco-allemande : celle d’une interconnexion raisonnée entre une France exportatrice d’électricité décarbonée et une Allemagne réinventant son industrie dans un cadre plus contraint. À condition, pour Paris, de sortir des récits déformants et de revenir à une défense stratégique lucide de ses atouts, au service d’un équilibre européen aujourd’hui fragilisé.

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