Dans le contexte d’une économie mondiale ballotée par l’incertitude et face aux défis internes d’une France marquée par la montée des inégalités, Jean-Hervé Lorenzi livre une vision pragmatique d’un nouveau compromis fiscal et social. À la tête du Cercle des économistes, ce vétéran de la réflexion économique française continue, à 79 ans, de bousculer les certitudes, alors que s’ouvre la saison des débats présidentiels.
Recevant L’Express à la veille des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, Lorenzi exprime la nécessité de repenser le partage de la valeur, entre profits et salaires, pour rétablir un équilibre longtemps garant de la stabilité sociale et de la croissance. « L’équilibre qui permettait investissement, consommation et ascension des classes moyennes s’est rompu », observe-t-il. Le schéma du capitalisme industriel, qui avait assuré l’essor des classes moyennes au XXe siècle, s’effrite depuis le début des années 2000, avec pour conséquence une polarisation sociale et la montée des populismes.
Dans cette perspective, Lorenzi soutient une répartition optimale autour de deux tiers pour les salaires et un tiers pour les profits, insistant sur les dangers d’une trop grande dérive en faveur du capital. L’exemple américain, où l’écart n’a cessé de se creuser ces dernières décennies, nourrit sa réflexion. Selon lui, la fiscalité apparaît comme l’outil clé pour inciter à la fois à l’investissement productif et au soutien de la demande, tout en évitant les distorsions qui pourraient freiner la croissance.
L’économiste pointe ainsi l’urgence de cibler l’imposition, estimant qu’il faut « taxer ce qui dort, pas ce qui crée ». Il propose d’alléger la pression fiscale sur les petites rémunérations, notamment en rendant la CSG plus progressive, tout en reconsidérant les allègements de cotisations sociales pour les entreprises, afin qu’ils profitent véritablement à l’investissement et à la création d’emplois. En parallèle, Lorenzi juge pertinent d’aller chercher des ressources fiscales sur les patrimoines improductifs, les héritages et les actifs fonciers, plutôt que de revenir à des dispositifs symétriques à l’ancien ISF. Pour lui, l’évolution du système fiscal doit favoriser l’initiative, l’innovation, et la prise de risque, tout en corrigeant les effets pervers de la concentration excessive de l’épargne sur des actifs dormants.
Cette approche fait écho à un questionnement plus large sur la matérialisation de l’épargne et la protection des patrimoines, dans un contexte de taux d’intérêt encore relativement bas en zone euro et d’inflation qui grignote la valeur réelle des actifs financiers classiques. Si la France demeure un pays où l’épargne reste majoritairement investie dans l’immobilier et l’assurance-vie, l’essor des actifs tangibles comme l’or, les biens de collection, le foncier productif ou même les infrastructures nouvelles (parkings, vignobles) souligne un intérêt accru des épargnants pour la diversification et la résilience patrimoniale en période de volatilité économique.
Au-delà des débats partisanes, Lorenzi met en garde contre la fragmentation des réformes fiscales et prône une action coordonnée et cohérente, capable de concilier justice sociale, efficacité économique et attractivité internationale. Le vieillissement démographique et le décrochage de la jeunesse, confrontée à la précarité du logement et à une entrée difficile sur le marché du travail, sont pour lui des enjeux prioritaires. « Si on ne remet pas les jeunes au centre de la politique économique, on ne résoudra ni la crise démographique, ni la crise sociale, ni la stagnation de la croissance, » insiste-t-il.
Lorenzi en appelle ainsi à une politique orientée vers l’investissement structurel et la reconquête industrielle, s’inspirant des leçons du passé mais aussi des modèles du XXIe siècle, où la planification, la flexibilité et l’innovation s’imposent. L’enjeu, selon lui, est de restaurer la confiance dans le progrès et de soutenir la vitalité des classes moyennes, tout en maîtrisant les risques systémiques que posent l’accumulation de patrimoine non productif et la dépendance excessive au secteur financier pur.
Alors que les regards se tournent vers l’échéance présidentielle, la question de la redistribution de la richesse et la transformation des sources de croissance s’annoncent comme des thèmes centraux. À travers son programme en huit points, Jean-Hervé Lorenzi invite les responsables de demain à repenser le corpus fiscal et social français, pour bâtir une économie plus inclusive, compétitive et pérenne face aux défis du monde post-pandémique.










