Au cœur de la redéfinition des équilibres technologiques mondiaux, l’Union européenne s’efforce de renforcer son autonomie numérique. Après la récente coupure par la société américaine Anthropic de ses modèles d’intelligence artificielle à destination des acteurs européens, les Vingt-Sept intensifient leurs démarches auprès des États-Unis afin d’obtenir le statut de « partenaire de confiance » et sécuriser leur accès aux technologies stratégiques. Mais cet effort, révélé par le Financial Times, ne doit pas masquer les carences structurelles qui affaiblissent l’écosystème technologique européen face à la suprématie américaine et à la montée en puissance chinoise.
Économiquement, l’Europe accuse un sérieux retard. Aucun groupe européen ne figure aujourd’hui parmi les quinze premières capitalisations boursières mondiales, un fait symptomatique d’une dépendance accrue vis-à-vis des géants US du numérique. Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft ou encore Amazon dominent sans partage, tandis que dans des secteurs traditionnellement forts comme l’automobile ou la pharmacie, les entreprises européennes subissent une perte d’avance face à des concurrents américains et chinois qui capitalisent sur des investissements massifs dans la recherche et l’intelligence artificielle. Cette suprématie a des conséquences directes sur les marchés financiers européens : la concentration de l’épargne dans des valeurs non-européennes accentue la vulnérabilité du continent face aux fluctuations des politiques monétaires étrangères, notamment avec des taux d’intérêt plus volatils et des décisions des banques centrales qui échappent à son contrôle.
La dimension stratégique de cette dépendance s’est révélée avec une acuité nouvelle ces derniers mois. La guerre en Ukraine a mis en lumière la prépondérance de la constellation Starlink de SpaceX pour les communications militaires. Par ailleurs, de nombreux poids lourds du CAC 40 sont tributaires des architectures cloud américaines pour maintenir leur activité. Sur le plan de la cybersécurité, les firmes européennes s’appuient également sur des technologies venues d’outre-Atlantique, un facteur qui complexifie la protection des infrastructures critiques dans un contexte de risques géopolitiques croissants. Cette dépendance, structurante pour l’économie européenne, rend la diversification des actifs et la résilience du système d’autant plus nécessaire.
Pour mieux comprendre la réalité et les contours de la tech européenne, l’initiative EU Score, portée par Olivier Rohou, ambitionne d’apporter une cartographie complète de l’écosystème. Cette plateforme interactive évalue la « souveraineté » d’une entreprise ou d’une solution numérique au travers de critères objectifs : proportion de salariés localisés en Europe, part du capital détenue par des acteurs européens, nationalité des fournisseurs et respect de principes ESG ou DEI. La démarche repose sur un modèle collaboratif permettant aux entreprises de suggérer des corrections à leurs propres fiches, assurant transparence et évolutivité.
La base EU Score, déjà forte d’environ 2 000 fiches, voit ses critères complétés au fil de l’évolution des enjeux technologiques. Parmi les derniers ajouts, le niveau de certification cloud (SecNumCloud, ISO 27001, etc.), la nationalité des fournisseurs, ainsi que l’ouverture du code source. Sont également considérées à égalité les fondations, associations ou ONG européennes et les sociétés détenues à 100 % par du capital européen. Ces paramètres permettent de dresser un panorama fidèle de la structuration de la tech européenne, tout en soulignant la complexité inhérente à l’identification des chaînes de dépendance et des gisements d’autonomie.
En dévoilant une première sélection de 300 entreprises jugées à fort impact pour l’Europe, EU Score entend outiller décideurs et investisseurs face à un écosystème éclaté et profondément interconnecté avec le reste du monde. Car la question de l’autonomie ne se limite pas à la nationalité mais implique l’efficacité, le coût, et la capacité à s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales. L’exemple d’ASML, indiscutable champion européen de la lithographie, illustre cette réalité. Si une part de ses effectifs évolue hors UE, ses machines demeurent indispensables aux Américains comme aux Asiatiques pour la production des composants avancés de l’IA :
symbole d’un savoir-faire européen stratégique, mais exposé, lui aussi, aux interdépendances globales.
Pour les épargnants et investisseurs institutionnels, la cartographie de la tech européenne fournit de nouveaux repères afin de mieux appréhender les risques liés à une concentration excessive de l’épargne dans des actifs financiers exogènes. La diversification des portefeuilles, notamment via l’intégration d’actifs tangibles (immobilier, métaux précieux, pièces de collection, etc.), retrouve ainsi toute sa pertinence dans un environnement marqué par l’instabilité des marchés et la dépendance technologique. En comprenant avec précision sa propre architecture numérique et ses vulnérabilités, l’Europe pose une première pierre dans la quête d’une souveraineté économique et patrimoniale accrue.










