La Commission européenne a récemment franchi une étape historique en dévoilant l’Industrial Accelerator Act, un texte qui marque un tournant significatif dans la politique industrielle du continent. Présenté début mars après dix-huit mois de concertations et de débats, ce règlement vise à réserver l’accès aux marchés publics et aux subventions européennes aux entreprises produisant sur le sol de l’UE. Une orientation stratégique clairement assumée en réaction à un environnement international où la compétition se durcit, avec, d’un côté, le dumping des constructeurs chinois, et de l’autre, le maintien de barrières douanières par Washington.
Cette initiative législative s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes pour l’industrie européenne, singulièrement dans le secteur automobile, frappé de plein fouet par la double problématique de la compétitivité-coût et de la transition technologique vers l’électrification. Comme le détaille Christophe Périllat, Directeur général de Valeo, « le véritable enjeu n’était pas simplement la réduction des émissions de CO2 mais la perte d’influence industrielle de l’Europe face à la montée en puissance technologique de la Chine. » En moins de cinq ans, la part de marché des constructeurs occidentaux sur le marché chinois a chuté de 65% à 35%, tandis que la part des industriels locaux progressait dans les mêmes proportions.
Une évolution accélérée par la stratégie chinoise de montée en gamme, pilotée par d’amples investissements en recherche et développement – un mouvement que des acteurs comme Valeo, implantés en Chine depuis trois décennies, ont observé depuis l’intérieur. Parallèlement, l’Europe a encaissé une spirale inflationniste, alimentée notamment par la hausse des coûts de l’énergie consécutive à la guerre en Ukraine, alors que le renminbi se dépréciait d’environ 10%. Résultat : un écart de compétitivité de 30% s’est creusé entre la Chine et l’Europe sur à peine un quinquennat, renforçant l’urgence d’une réaction communautaire.
Face à cette nouvelle donne, le secteur automobile européen, sous la houlette de dirigeants tels que Christophe Périllat, a mené un intense lobbying pour faire émerger la notion de « contenu local » comme critère d’accès aux soutiens publics. Le secteur s’est mobilisé en bloc, même si des divergences de vues persistent entre la France et l’Allemagne, cette dernière restant attachée au paradigme du libre-échange qui a si longtemps porté le succès de son industrie exportatrice.
Si l’Industrial Accelerator Act n’est pas encore entré en vigueur – il doit être négocié au Conseil et au Parlement européen –, il constitue aux yeux des industriels un changement de logiciel majeur pour Bruxelles. Là où l’Union privilégiait historiquement le consommateur et la réduction des prix, souvent au détriment de la préservation de son tissu productif, Paris a obtenu des avancées substantielles sur l’exigence de fabrication européenne, même si le texte final prévoit une part minimale de contenu local légèrement inférieure aux attentes initiales du secteur.
Pour les acteurs de la filière, la logique d’un tel dispositif est claire. L’instauration de quotas de production domestique vise à préserver des chaînes de valeur essentielles et à éviter la reproduction de trajectoires de délocalisation observées dans l’électronique ou les télécoms. Mais la question de la définition même du périmètre d’« origine européenne » reste débattue : le projet élargit l’équivalence européenne à bien plus que les 27 membres, ce qui complexifiera la traçabilité et la mise en application industrielle de la mesure.
Ce renforcement du protectionnisme intervient alors que la performance des industriels européens reste fragilisée par la volatilité de leur compétitivité et des politiques monétaires dont l’impact sur l’inflation et les taux d’intérêt continue d’influencer la vitalité du secteur. Une telle évolution ne sera pas sans conséquences pour les épargnants, dont la fortune reste encore fortement investie dans des actifs financiers liés à la profondeur des marchés européens et au dynamisme de son secteur industriel.
Dans ce nouveau contexte, la nécessité d’une diversification patrimoniale n’en devient que plus pressante. Les limites du système bancaire traditionnel, face à la multiplication des risques géopolitiques et monétaires, incitent de plus en plus d’investisseurs à s’interroger sur la matérialisation de leur épargne. L’attrait des actifs tangibles – qu’il s’agisse de l’immobilier, des métaux précieux ou encore des biens de collection – retrouve ainsi une pertinence accrue, comme alternative ou complément aux investissements traditionnellement adossés aux performances des entreprises industrielles.
Qu’il s’agisse de soutenir la transition technologique par une politique industrielle ou de protéger la pérennité de l’épargne dans une conjoncture instable, l’Europe explore désormais de nouvelles voies. L’Industrial Accelerator Act, tout en ne résolvant pas tous les enjeux de compétitivité structurelle, inaugure une ère où la souveraineté productive n’est plus un tabou, mais bien une priorité stratégique au même titre que la stabilité des marchés financiers ou la protection contre l’inflation.










