Alors que l’intelligence artificielle bouleverse aussi bien le monde du travail que les établissements d’enseignement supérieur, Santiago Iñiguez de Onzoño, président de l’université IE de Madrid, appelle à ne pas sacrifier l’apprentissage des sciences humaines sur l’autel de la technologie. Selon lui, comprendre la complexité humaine et cultiver l’esprit critique restent les piliers fondamentaux du leadership, bien au-delà des compétences purement techniques ou du maniement de l’intelligence artificielle.
À contre-courant d’un discours dominant qui verrait dans la technologie et l’IA la clé exclusive de la performance managériale, Santiago Iñiguez s’appuie, dans son dernier ouvrage « Dante in the workplace, How leaders can avoid the seven deadly sins », sur la littérature classique – en l’occurrence le Purgatoire de Dante – pour souligner l’irréductibilité de la nature humaine. Ce sont la motivation, l’empathie et la faculté d’emmener les équipes, dit-il, qui demeurent les fondations de tout bon management. Cette perspective rejoint les préoccupations actuelles concernant l’évolution rapide des outils numériques et leur impact sur la formation et l’adaptabilité de la main-d’œuvre.
Comme le souligne Iñiguez, l’IA est aujourd’hui en mesure d’analyser des bilans financiers avec une efficacité et une rapidité sans égal, voire de générer des contenus textuels à grande échelle. Mais la machine, aussi sophistiquée soit-elle, ne sait pas reconnaître la complexité des émotions ou anticiper l’imprévisible – deux éléments essentiels à la prise de décision, tant en entreprise que sur les marchés financiers, où l’incertitude et la psychologie des acteurs jouent un rôle central.
C’est sur ce terrain que le management retrouve sa vocation humaniste. La transmission des vertus classiques, comme la résilience ou l’empathie, demeure essentielle pour former non seulement de bons professionnels adaptables à l’évolution du marché du travail, mais aussi de véritables citoyens du monde. Une vision que partagent nombre d’observateurs, alors que la volatilité économique mondiale, l’inflation persistante et l’évolution des politiques monétaires poussent investisseurs comme étudiants à reconsidérer leurs priorités et leurs stratégies, notamment la nécessité d’une diversification des compétences.
L’université IE, résolument tournée vers l’avenir, intègre pleinement la technologie dans ses cursus tout en insistant sur l’apprentissage des sciences humaines. Iñiguez évoque à ce titre la nécessaire alliance entre maîtrise technologique et formation intellectuelle large : « Étudier la littérature ou la philosophie permet de mieux interroger les passions humaines, compétence clé dans un monde où l’IA pourrait remplacer de nombreux métiers spécifiques. » Cette approche s’inscrit dans une logique de diversification du capital humain, à l’image de la stratégie recommandée pour la gestion patrimoniale dans des environnements incertains : répartir ses actifs – ou ses compétences – entre différentes classes ou disciplines afin de limiter les risques de concentration.
Le débat sur la transformation du travail par l’IA est souvent teinté de scénarios anxiogènes. Estimant que 25 à 50 % des tâches dans les emplois de bureau pourraient être automatisées à moyen terme, certains craignent une déstructuration du marché de l’emploi. Mais Santiago Iñiguez se veut rassurant : loin de rendre obsolètes les jeunes diplômés, l’accélération technologique créerait autant d’opportunités entrepreneuriales que de défis. L’obsolescence des tâches répétitives appelle à une réinvention constante des compétences, et donc à un apprentissage tout au long de la vie, condition de l’agilité face à la mutation des besoins économiques.
Responsabilisant étudiants et enseignants, l’approche de l’IE consiste à encourager l’utilisation intelligente de l’IA, non comme substitut à la réflexion, mais comme levier d’analyse critique. Les étudiants sont invités à démontrer comment ils ont intégré l’IA à leurs travaux, tout en développant leur propre jugement. Cette dualité entre technologie et humanités devient un marqueur d’employabilité, au moment où la pénurie de compétences inquiète les institutions européennes.
Dans un environnement économique instable, marqué par la hausse des taux d’intérêt, la question de la résilience – tant du système financier que du marché de l’emploi – résonne particulièrement. Le parallèle avec la diversification patrimoniale est frappant : de la même manière qu’investir dans des actifs tangibles tels que l’or ou l’immobilier peut constituer un rempart contre la volatilité des marchés financiers, miser sur un socle solide de compétences transversales offre une protection contre l’obsolescence professionnelle liée à l’IA.
En définitive, alors que les universités ajustent leurs formations et que les entreprises s’adaptent à la vague technologique, la réussite managériale semble plus que jamais dépendre de la capacité à conjuguer rigueur analytique et souci de l’humain. Comme le rappelle Santiago Iñiguez en convoquant la sagesse de Dante, aucun algorithme ne saurait remplacer l’intuition, la vertu d’équilibre ou la passion nécessaire pour relever les défis d’un monde en perpétuel mouvement.










