Face aux tensions persistantes sur les marchés énergétiques européens, la question de la dépendance de la Hongrie au pétrole russe continue de cristalliser les débats au sein de l’Union européenne. Alors que la Croatie affirme pouvoir réduire significativement cette dépendance grâce à l’oléoduc Adria, Budapest, sous l’égide de Viktor Orban, refuse d’adopter cette solution régionale, préférant préserver ses liens commerciaux avec Moscou.
Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, la sécurisation des approvisionnements et la réduction de la dépendance aux hydrocarbures russes restent au cœur de la stratégie énergétique européenne. Pourtant, la Hongrie et la Slovaquie demeurent largement tributaires du brut russe. Selon le cabinet CSD à Sofia, la proportion de pétrole importée par la Hongrie en provenance de Russie serait passée de 61 % en 2021 à 93 % en 2025. Ce chiffre reflète une diversification énergétique quasi inexistante au sein du pays, Viktor Orban ayant fait de la stabilité du prix des importations russes un pilier de sa politique énergétique et électorale.
Pourtant, la panne survenue sur l’oléoduc Druzhba fin janvier a mis en lumière la vulnérabilité de ces approvisionnements. Le ralentissement des réparations côté ukrainien alimente les craintes de ruptures d’approvisionnement et exacerbe les tensions, d’autant plus que les risques d’escalade dans la région du Golfe – notamment avec la guerre en Iran – pourraient déboucher sur de nouvelles hausses du prix de l’énergie et renforcer la volatilité sur les marchés internationaux.
C’est dans ce contexte incertain que la Croatie met en avant l’oléoduc Adria, infrastructure de 600 kilomètres exploitée par la société Janaf, capable de transporter plus de 280 000 barils par jour. Entre fin février et fin mars, Zagreb a d’ailleurs intensifié les livraisons à destination du groupe MOL, principal raffineur hongrois, pour répondre à une demande d’urgence. En tout, 800 000 tonnes ont ainsi transité vers la Hongrie et la Slovaquie, laissant entrevoir un potentiel de substitution significatif pour la région. Selon les autorités croates, l’Adria pourrait couvrir jusqu’aux deux tiers de la demande annuelle du pays, alors que de nouvelles cargaisons sont annoncées au printemps.
Pourtant, le gouvernement hongrois refuse d’adopter cette alternative comme solution de long terme. Officiellement, Budapest met en avant le coût jugé trop élevé du transit via le réseau croate et estime que le pétrole fourni ne correspond pas au raffinage local, récemment optimisé pour le brut russe, ni au niveau de prix négocié avec Moscou. Par ailleurs, s’appuyant sur des tests menés en septembre dernier, les autorités assurent que l’infrastructure croate ne saurait acheminer les volumes nécessaires. Une position que contestent les dirigeants de Janaf, qui estiment que ces tests se sont déroulés à la demande même du groupe MOL et que l’Adria affiche aujourd’hui des capacités supérieures à l’oléoduc Druzhba.
Derrière cette position officielle, plusieurs experts européens pointent la dimension éminemment politique du dossier. Selon Isaac Levi, chercheur au Center for Research on Energy and Clean Air, « la Hongrie dispose de la capacité nécessaire via l’Adria pour couvrir la totalité de sa demande et supporter des coûts de transit inférieurs au brut russe. » La poursuite des importations en provenance de Moscou relèverait donc avant tout d’une volonté politique de Viktor Orban de conserver une marge de manœuvre avec la Russie, au moment où l’UE multiplie les dispositifs de sanction et cherche à sécuriser ses approvisionnements dans un contexte d’inflation et de hausse des taux d’intérêt.
La question énergétique s’impose ainsi dans la campagne législative hongroise, dont l’issue pourrait infléchir la politique extérieure du pays. Le parti d’opposition Tisza, aujourd’hui en tête dans les sondages, a promis de sortir Budapest de la dépendance énergétique russe d’ici 2035, militant pour une diversification accrue et un alignement avec les objectifs communautaires. L’administration croate anticipe déjà un accord avec la Hongrie pour l’achat de pétrole livré via l’Adria, offre qui pourrait renforcer la résilience énergétique régionale face à un marché international de plus en plus incertain.
Au-delà des enjeux immédiats, cette controverse illustre les limites du système d’approvisionnement énergétique européen et soulève la question stratégique de la diversification des actifs et des sources d’importation. À l’instar des débats sur la protection de l’épargne en période de volatilité des marchés et d’incertitude géopolitique, la résilience économique passe aujourd’hui par la capacité des États comme des acteurs privés à anticiper les ruptures d’approvisionnement et à renforcer leurs positions sur des actifs tangibles ou alternatifs. Face à la concentration des flux et à la dépendance à un seul fournisseur, la recherche de solutions concrètes – qu’il s’agisse d’infrastructures physiques ou d’opportunités d’investissement indépendantes du risque politique – demeure plus que jamais d’actualité.










