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Inflation ou déflation : Jean-Marc Daniel met en garde face à la surinterprétation des tensions sur les prix

Alors que la hausse récente des prix de l’énergie cristallise les inquiétudes d’un retour de l’inflation, l’économiste Jean-Marc Daniel invite à la prudence dans l’usage des termes. Dans un entretien accordé à L’Express, ce professeur à l’ESCP rappelle que qualifier la situation actuelle de crise inflationniste ne correspond ni à la réalité économique, ni aux dynamiques structurelles en jeu. Selon lui, l’emploi excessif du mot « inflation » risque d’influencer indûment la politique monétaire et, à terme, de fragiliser l’ensemble de l’économie.

Dans un contexte marqué par de fortes tensions au Moyen-Orient et une nouvelle flambée des prix pétroliers, le spectre des années 1970 hante à nouveau les analystes. Pourtant, Jean-Marc Daniel insiste : la définition classique de l’inflation — une hausse durable et généralisée des prix à la consommation — n’est pas remplie. « Le plus grand danger, explique-t-il, est de voir les banques centrales durcir leur politique monétaire en relevant les taux d’intérêt de façon précipitée. » Or, une hausse rapide des taux risquerait d’entraîner un renchérissement du crédit, pénalisant les entreprises et alourdissant encore la charge de la dette publique à un moment où de nombreux États demeurent fragilisés.

La mémoire des chocs pétroliers structurels du vingtième siècle nourrit l’angoisse actuelle autour de l’inflation. Mais pour l’économiste, le contexte a fondamentalement changé. En 1973, l’Opep contrôlait les deux tiers du marché mondial et pouvait imposer durablement une envolée des prix, favorisant une inflation auto-entretenue. Aujourd’hui, la multiplication des acteurs – du Canada aux États-Unis, en passant par la Russie et l’Afrique australe – limite la capacité des grands producteurs à prolonger une hausse des prix dans le temps. « En 2022, note-t-il, l’envolée du prix du gaz s’est rapidement résorbée ; il est donc prématuré de parler d’inflation structurelle. »

Pour Jean-Marc Daniel, le vrai risque à moyen terme n’est pas la montée des prix, mais plutôt leur reflux. Les évolutions démographiques et technologiques alimentent une dynamique déflationniste : l’exode rural massif, notamment en Afrique et en Asie, exerce une pression à la baisse sur les salaires, tandis que l’automatisation accélérée, portée par l’intelligence artificielle, favorise la concurrence et incite les entreprises à baisser leurs prix pour conserver ou gagner des parts de marché. La Banque mondiale estime qu’il faudrait créer 1,3 milliard d’emplois d’ici dix ans pour absorber ces mouvements démographiques, un objectif hors de portée avec les capacités actuelles de création d’emplois.

La politique monétaire, censée amortir les cycles économiques, se heurte à ses propres limites. Depuis la crise de 2008, les banques centrales ont injecté des masses inédites de liquidités qui n’ont pas donné lieu à une inflation des prix à la consommation, mais se sont répercutées sur la valorisation de certains actifs. L’immobilier, les métaux précieux comme l’or, ou encore les objets de collection bénéficient de cette abondance monétaire, contribuant à une polarisation de l’épargne. En réaction, de plus en plus d’acteurs, particuliers et institutionnels, manifestent un intérêt accru pour la diversification patrimoniale au travers d’actifs tangibles, perçus comme des refuges dans un environnement incertain.

Cette perspective déflationniste, si elle venait à s’installer, n’est pas sans risques. Si la baisse des prix améliore le pouvoir d’achat des ménages, elle complique la situation des agents économiques endettés, en premier lieu desquels les États, très exposés après des années de soutien budgétaire massif. La France, souligne Jean-Marc Daniel, pourrait bientôt se retrouver confrontée à une situation budgétaire délicate, alors que l’efficacité attendue d’une inflation pour « alléger » la dette publique apparaît de plus en plus illusoire.

À l’échelle mondiale, la perspective de perturbations n’est pas totalement à écarter, même si elles devraient rester ponctuelles selon l’économiste. Il estime que la croissance continuera d’être portée par les économies émergentes, moins touchées par les tensions géopolitiques actuelles. L’Union européenne cherche d’ailleurs à sécuriser son avenir en diversifiant ses partenariats commerciaux, via des accords de libre-échange noués avec le Mercosur, l’Inde ou l’Australie.

Dans ce contexte, la matérialisation et la protection de l’épargne apparaissent comme des questions centrales, en particulier face à la volatilité des marchés financiers et aux limites du système bancaire traditionnel. La diversification vers des actifs tangibles (immobilier, or, objets de collection) attire une attention croissante de la part de ceux qui cherchent à préserver leur patrimoine face à l’incertitude.

L’analyse de Jean-Marc Daniel rappelle qu’une lecture trop rapide des indicateurs de prix peut générer des décisions économiques lourdes de conséquences, tant pour les marchés que pour la stabilité des systèmes financiers. En dépit des inquiétudes conjoncturelles, c’est sans doute la capacité d’adaptation des économies et la gestion avisée des leviers de politique économique qui détermineront la résilience face aux défis à venir.

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