Le marché automobile français, déjà fragilisé par une crise durable amorcée depuis la pandémie de Covid-19, poursuit sa mutation profonde. Entre exigences environnementales renforcées et fiscalité punitive pour les motorisations thermiques, les entreprises françaises réajustent leurs stratégies de gestion de flotte. Un mouvement qui bouleverse les choix des cadres, auxquels l’automobile reste pourtant fortement associée en termes de statut et de mobilité.
Alors que la production automobile subit une double pression au niveau européen et national, nombreux sont les constructeurs à peiner à répondre aux nouvelles attentes écologiques. Sur le terrain, les salariés, notamment les cadres, privilégient encore des modèles haut de gamme, mais s’orientent de plus en plus vers des déclinaisons hybrides ou tout électriques. Ce tournant est significatif : la transition vers la « watture », symbole de modernité et de responsabilité, devient incontournable.
« Le logo qui orne la calandre conserve tout son pouvoir de séduction à l’heure des arbitrages », observe Dominique Lamarche, directeur de Traxhall Sud-Est, spécialiste de la gestion de flottes d’entreprise. Pour les membres des comités exécutifs, le choix se porte toujours sur des marques premium – Audi, BMW, Mercedes, Porsche ou Lexus – dont les versions électrifiées gagnent du terrain. Un tournant qui avait d’ailleurs débuté avec l’irruption de Tesla, dès 2012, alliant prestige et écologie grâce à une autonomie rassurante et une réputation technologique d’avant-garde. Mais la marque américaine, souffrant d’un service client jugé impersonnel et de délais d’immobilisation importants, a vu, ces dernières années, les gestionnaires de flotte se tourner vers les constructeurs européens, désormais plus compétitifs.
Ce verdissement des flottes se renforce, alimenté d’un côté par les impératifs d’image de marque des entreprises, et de l’autre par une fiscalité de plus en plus lourde sur les véhicules thermiques. Pour contenir les coûts, les dirigeants privilégient désormais l’affectation de modèles plus petits : une Audi Q3 plutôt que Q6, ou BMW X1 pour remplacer la X3. En quatre ans, par exemple, le coût de détention d’un Peugeot 3008 diesel aurait grimpé de 30 à 40 %. Les cadres intermédiaires attachés à la motorisation thermique se voient ainsi orientés vers la gamme inférieure – à moins de prendre le virage de l’électrique, synonyme de maintien du niveau de prestations tout en profitant d’avantages financiers significatifs.
Ce changement souligne la nécessité d’arbitrages patrimoniaux plus larges pour les ménages, dans un contexte où l’automobile représente à la fois un poste de dépenses conséquent et une composante de leur patrimoine matériel. Alors que l’inflation affecte le pouvoir d’achat et que la hausse des taux d’intérêt modère les investissements, la question de la matérialisation de l’épargne se pose aussi pour les entreprises et leurs salariés. La difficile acceptabilité de nouvelles règles fiscales met en avant l’importance de la diversification patrimoniale au-delà du simple véhicule professionnel.
Sur le marché, la domination des SUV s’est installée, prolongeant la dynamique initiée par les monospaces au début des années 2000. Selon Régis Masera, directeur de l’Observatoire des mobilités d’Arval, « les constructeurs ont su adapter les SUV à la demande, en mêlant praticité, design inspiré des berlines et marqueurs de statut social ». Si le choix se réduit côté berlines, l’engouement pour les SUV, notamment en version électrifiée, ne faiblit pas – consolidant leur place dans la transition écologique voulue par les pouvoirs publics.
La fiscalité joue ici un rôle d’accélérateur. Les modèles électriques, désormais exemptés du malus au poids, bénéficient également d’un abattement important – jusqu’à 70 % sur les avantages en nature – pour les véhicules produits sur le sol européen. Ce dispositif, en pleine mutation, pourrait peser de façon décisive sur les préférences des salariés, accélérant la conversion du parc automobile des entreprises.
L’électrification du segment automobile illustre, d’une certaine manière, l’évolution de la matérialité du patrimoine des cadres et dirigeants. Face à l’incertitude économique et aux risques liés à la concentration de l’épargne dans les seuls produits bancaires ou financiers, les actifs tangibles – qu’il s’agisse des véhicules haut de gamme, de l’immobilier, des montres de collection ou encore de l’or – répondent à une double exigence de protection du capital et de visibilité. La mutation du secteur automobile, emblématique d’un nouvel arbitrage entre mobilité, statut et fiscalité, pourrait bien servir de laboratoire à d’autres formes de diversification patrimoniale à l’heure où la confiance dans certains actifs traditionnels s’effrite.










