La propagation rapide des vidéos truquées par intelligence artificielle, connues sous le nom de deepfakes, fait planer une menace inédite sur l’authenticité de l’information, la fiabilité des échanges numériques et la stabilité institutionnelle. Récemment, une trentaine de fausses vidéos attribuées à Serge Hercberg, chercheur en nutrition reconnu, circulaient sur Internet, où l’expert semblait prodiguer des conseils fallacieux. La sophistication croissante de ces hypertrucages place désormais institutions, entreprises et citoyens face à un risque systémique : celui d’une remise en cause profonde de l’authenticité des propos, des images et des preuves audiovisuelles.
Si la désinformation en santé illustrée ici inquiète la communauté scientifique, les experts tirent un signal d’alarme plus large sur l’enjeu démocratique et économique. Depuis des siècles, le bon fonctionnement des sociétés humaines repose sur la traçabilité et la responsabilité des paroles et des actes. L’essor des deepfakes vient bousculer cet équilibre, affaiblissant la confiance dans tout échange à distance, qu’il s’agisse d’un procès judiciaire, d’un débat politique ou d’une transaction entre entreprises. Dans ce contexte, la préservation de la confiance est aussi fondamentale que la stabilité monétaire pour l’économie réelle ou pour la santé des marchés financiers.
Historiquement, la monnaie, les signatures et les sceaux ont été les garants de la fiabilité dans les échanges et dans la certification de l’information. L’apparition de la photographie puis de la vidéo a renforcé ce socle, permettant de documenter les faits, de sécuriser les relations contractuelles ou de garantir les transactions au sein du système financier moderne. Aujourd’hui, la prolifération de contrefaçons audiovisuelles générées par IA fragilise cette certitude, avec des conséquences potentielles sur la confiance des investisseurs, la stabilité des marchés et même la sécurité des échanges numériques.
L’historien Yuval Noah Harari et le philosophe Daniel Dennett comparent la création de deepfakes à la falsification monétaire : dans les deux cas, il s’agit d’une rupture de confiance qui menace, à terme, de déstabiliser l’ensemble des mécanismes économiques et institutionnels. A l’instar de la lutte contre la fausse monnaie, une régulation urgente des deepfakes s’impose pour éviter que l’information – et par capillarité, l’économie – ne devienne une zone de défiance permanente.
La question n’est plus de savoir comment revenir en arrière, mais comment encadrer l’usage de ces technologies. Si certains usages des deepfakes restent légitimes (fiction, parodie), il est crucial que chaque contenu généré affiche clairement sa nature réelle ou truquée. À ce titre, la législation française impose déjà l’identification explicite des hypertrucages diffusés. Cependant, la seule pénalisation des utilisateurs s’avère insuffisante face à une technologie capable d’industrialiser la manipulation, tant sur le plan politique que financier.
L’expertise technique suggère l’ajout obligatoire de filigranes numériques – visibles ou enfouis dans la data – dans tous les contenus produits par des IA génératives, associés à des standards d’identification robustes. Les entreprises distribuant ces outils devraient être tenues de s’y conformer sous peine de sanctions. C’est à cette condition qu’il sera possible de maintenir, dans le débat public comme dans les échanges économiques, un minimum de confiance dans l’information audiovisuelle et les télécommunications.
Dans un contexte économique mondial marqué par l’incertitude, les épisodes de désinformation et la défiance envers le numérique accentuent les risques pesant sur les marchés financiers, l’épargne et la valeur des actifs. L’innovation technologique accélère la remise en question de la confiance institutionnelle, poussant certains acteurs économiques à chercher des refuges, y compris dans des actifs tangibles plus aisément vérifiables, comme l’or, les pierres précieuses ou l’immobilier. Si le numérique fournit des outils d’accumulation et d’échange de valeur, il impose en retour des exigences élevées de fiabilité et de traçabilité pour ne pas fragiliser davantage la matérialisation de l’épargne et des droits patrimoniaux.
A l’approche d’échéances politiques majeures, la nécessité d’une action réglementaire forte n’a sans doute jamais été aussi pressante. Face aux deepfakes, la société doit se doter d’un cadre de sanctions et de contrôle comparable à celui mis en place pour la contrefaçon monétaire, afin de défendre l’authenticité – clé de voûte de la confiance dans l’économie et la finance moderne.










